Chanson de geste, cyclisme et chevalerie
Ce parallèle s’est imposé de fait en images : ces cavaliers équipés,
harnachés de pied en cap fendant la bise vers les plus hautes conquêtes, sont bien assis le cul sur une selle. Il y a le ridicule de ces héros une fois rendus à la condition de piétons, jetés à
bas de leur destrier ou tombés de vélo, dans leur démarche de canard, engoncés dans le maillot publicitaire comme jadis dans le lourd haubert, avec le cuissard un peu trop moulant sur les parties
génitales, leur équipement de pointe devenu inutile, incapables de ne pas déraper sur les cales au teflon de leurs souliers aérodynamiques. Leur élocution laborieuse dans la langue des
terriens...
Il y a une héraldique du cycliste, les couleurs sous lesquelles il court, le
blason d’une marque ayant remplacé celui des Dames du temps jadis. En un clin d’œil, l’initié reconnaît l’écurie d’un coureur, son classement.
Il y a les armes et l’équipement : le maillot et le cuissard comme haubert
et écu. Les chaussures à clenche fixées aux pédales automatiques, +20% de rendement au pédalage pour le meilleur et pour le pire : en cas de chute, le coureur qui n’a pas pu décrocher à
temps restera inexorablement fixé au vélo, entraîné par lui dans le ravin, comme la fine fleur de la seigneurie française au fossé de Courtrai le 11 juillet 1302. Comme Fabio Casartelli,
quinzième étape du Tour 95, tombé dans un virage de la descente du Portet d’Aspet et décédé quelques heures plus tard. Archaïsme du seigneur de la route, si noble sur son destrier, parfaite et
formidable machine de guerre rendue inepte une fois désarçonnée.
Le prix d’un cheval de bataille pouvait atteindre au moyen-âge des centaines de
pièces d’or, comme de nos jours la bécane « Look » tout carbone de 6,8kg qui est, tel le harnachement au XIVème siècle, l’aboutissement du savoir-faire technique d’une époque. Il y a
les fabricants de cadres, les équipementiers, les mécanos : palefreniers, écuyers modernes. Dérailleurs, manivelles, fourche, cintre et guidon, roues, jantes, boyaux… Un vélo est
« monté » comme on équipait un destrier. Pour prolonger ce parallèle, il y a les notions de sacrifice et de solidarité contrainte.
Protéger le leader
En cyclisme comme en chevalerie, il y a des écuyers, des servants, petit peuple
de laborieux autorisé à porter les couleurs de l’équipe. C’est l’infanterie des guerres médiévales. Loin d’être mauvais, leur travail est de porter leur leader, en l’abritant du vent tout en
maintenant l’allure, afin qu’il puisse économiser les réserves d’énergies pour emporter la victoire d’étape ou grignoter de précieux points au classement général. Un leader usera trois, quatre
équipiers dans la journée : ils auront donné leurs dernières forces, sur 250 kilomètres, cinq heures durant, pour emmener leur champion au final de l’Alpe d’Huez, et ne verront jamais les
marches du podium.
On retrouve dans le cyclisme ces notions de prouesse et de loyauté qui furent
celles de la chevalerie. Et aujourd’hui, malgré les scandales, le dopage, cette déshumanisation totale qui réduit un coureur à une équation de globules blancs, d’acide lactique et de VO2Max, le
public est encore là, les camping-cars encore stationnés au bord des routes, car perdure le désir de surhumanité, le besoin d’épopée. Penser que les étapes des premiers Tours de France pouvaient
faire 600 kilomètres, de nuit comme de jour, qu’on s’y ravitaillait à la choucroute et à la gnôle, qu’on réveillait le maréchal-ferrant d’un hameau des Pyrénées pour ressouder un cadre ;
penser à Jacques Anquetil, brisant par défi une flûte à champagne avec les dents, avalant les tessons avant de repartir. Les époques, les noms se confondent : Moser, Bayard, Merkx, Poulidor,
Gaston de Foix, Godefroy de Bouillon, Charly Mottet, Eddy Seigneur… Importance du sang, celui qui jaillit de dessous les heaumes à Marignan, qui scelle les alliances entre les grandes Maisons,
celui du coureur qui s’autotransfuse son plasma « propre » afin de déjouer le contrôle.
Le Tour de France, filmer des
paysages
Une des raisons du succès du Tour de France est peut-être la diversité des
paysages offerts.
Le cinéma français contemporain, à quelques exceptions (Grandrieux, Dumont,
Guiraudie), offre rarement la possibilité d’une rêverie à partir de ces paysages, utilise rarement la charge imaginaire et l’enchantement qu’ils contiennent.
Pourtant les histoires sont partout dans nos plaines, nos montagnes, nos
collines et leurs lacs, les bocages et les forêts, les sous-bois ou les bords de mer… Habités par des fées, d’antiques dieux, des monstres ou des saints, peuplés de chevaliers errants, de
princesses évaporées et d’aventuriers cherchant fortune, entre ruines gréco-latines, abbayes du moyen-âge, usines et fabriques dans les zones.
Tout morceau de nature vu et nommé paysage n’est pas seulement objet de nature,
c’est aussi une construction culturelle, une invention imaginée, une imagination. L’engouement télévisuel pour le Tour de France ce n’est pas simplement l’exploit sportif, la formidable aventure
humaine chère aux commentateurs, c’est aussi voir des paysages en mouvement, aller aux sources du western par exemple. Il s’agit tout simplement de prendre le temps de découvrir au cours d’une
montée un paysage montagneux, lignes verticales ou du moins obliques, au détour d’un col ; la diversité des routes, sinuosités, lignes droites aux points de fuite lointains dans des étendues
illimitées. Apprécier le passage de ces paysages qui défilent à la vitesse de la respiration des coureurs, dans leur sueur. Il s’agit de prendre du temps dans ces paysages.
Dans une logique géographique imaginaire, les régions sont mélangées et
réagencées au fil du récit. Ainsi défilent le Luberon, les Causses de l’Aveyron, les berges du Loir. Paysages de campagne, petites églises dans la verdure, monts aux forces telluriques, zones
industrielles, raffineries et magasins super-discount. Nous descendons dans la Crau comme espace intermédiaire, plaine des folles chevauchées triomphales, Fos-sur-Mer et ses zones
industrielles entre goudron et pétrole (c’est pour cela que l’on va en Irak), les lotissements pavillonnaires en région PACA comme nouveau découpage féodal. Nous arrivons en Camargue :
soleil, marais, animaux sauvages au bord du monde ; et des hommes qui s’embourbent avec leur bicyclette dans leur confusion.
Dans MATIERE DU LOIR, nous nous situons à l'orée de la
catastrophe. C'est encore la doulce France.